Mercredi 23 décembre 2009
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09:56
Des herbes hautes raclent le bas de caisse. Les branches tombantes des baobabs cognent contre le pare-brise puis griffent la carrosserie dans un long crissement.
Jean fait beugler le moteur de la Zézette. Il ne faut pas perdre le rythme sur ce sol sablonneux. Assis au milieu, je m’accroche au cendrier. À ma gauche, Michelle ne bronche pas. Le chemin
s’arrête à l’extrémité d’une pointe de terre, là où un étroit bras d’eau rejoint l’Ord River. Kununurra n’est qu’à quelques kilomètres de là mais on a déjà l’impression d’être isolés, loin de
tout. Près de la berge, un reste de cendres et quelques stubbies vides nous informent qu’on ne sera pas les
premiers à camper ici. Dommage. Il nous reste une bonne heure de jour pour trouver du bois et allumer un feu. Avec le vent, les vrombissements des moteurs de la speedway de Kununurra parviennent jusqu’à nous. Jean aimerait bien faire un tour, un jour, avec sa Zézette, sur un de ces anneaux de
vitesses, théâtres, les soirs de week-end, de courses improvisées. Michelle menace de le quitter s’il s’amuse à ça. Dans les feuillages au dessus de nos têtes, des centaines de kakatoès d’un
blanc immaculé ont élu domicile et se lancent dans un bruyant concert. Jean me tend une bière. «On va être bien, là», nous promet-il. «En espérant que ceux qui ont laissé ces vieilles cannettes
n’aient pas l’idée de revenir ce soir...» s’inquiète Michelle, en se rasant les jambes à la lumière du feu. La nuit tombante, les oiseaux se font plus discrets. Les moteurs aussi. On n’entend
plus que le jus du t-bone qui crépite sur les braises.
Le premier livre sur l'univers du visa vacances travail (working holiday) en Australie
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Mardi 1 décembre 2009
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16:52
Je poursuis ma route à travers les Breakaways, un
détour «immanquable» selon la femme de l’office de tourisme. La piste y menant quitte la Stuart Highway quelques kilomètres après Coober Pedy, avant de la rejoindre quarante kilomètres plus au nord. La zone a tout du paysage extraterrestre, presque martien. Même si je ne l’avais
pas lu sur un dépliant touristique, j’aurais certainement pu deviner qu’un Mad Max avait été tourné ici, tant
on verrait bien Mel Gibson débouler au loin, dans un nuage de fumée, sur une vieille moto futuriste. D’abord, tout y est plat. Puis, de petites montagnes arrondies se dessinent à l’horizon, là
aussi sorties de nulle part, forcément de nulle part. Bronze et ambrées, recouvertes à leur sommet d’un léger manteau de minerai blanc, elles me font penser de loin à des gâteaux de génoise
saupoudrés de sucre glace. À quelques encablures de cette route cabossée passe la Dog Fence, une clôture qui
traverse le pays d’ouest en est sur 5600 kilomètres. Au sud de la barrière, le bétail est censé être protégé des dingos, ces chiens sauvages qui peuplent le pays. Il existe plusieurs faits-divers
plus ou moins fantaisistes sur les dingos mangeurs d’homme. Installé pour la nuit à quelques centaines de mètres de la route principale, je reste vigilant. Assis sur mon capot, un couteau posé
sur la cuisse pendant que j’avale une boite de ravioli, je crois être en mesure de parer à toute attaque...
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Mardi 24 novembre 2009
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17:40
Elle, c’est Michelle, lui, c’est Jean. Ce couple franco-belge s’est rencontré sur Cairns. Pour venir jusqu’ici,
ils ont emprunté les pistes poussiéreuses du golf de Carpentaria, au nord-est du pays. Un bel exploit quand on voit leur van, prénommé Zézette, un vieux Ford repeint à la bombe et les pneus à la
corde. À l’intérieur, c’est un joyeux foutoir. Devant, sur les trois fauteuils exigus et défoncés, on s’assoit à même la mousse. À l’arrière, le matelas king size prend toute la place. Sous le lit,
il ne manque rien : une bouteille de gaz de vingt litres, une gazinière à deux brûleurs – quel luxe ! –, deux fauteuils, une table avec chaises pliantes intégrées, deux cageots de vaisselle, une
lampe à pétrole... Le tout est recouvert d’une fine couche de poussière rouge, souvenir de leur dernier périple. «On doit avoir un trou sous la caisse, c’est pas possible ! se lamente Jean, en
époussetant son drap. La première rivière qu’on croise, je roule dedans pour nettoyer tout ça !» Jean et Michelle forment un drôle de binôme. Lui, barbe naissante sur visage de poupon, est un
mélange de débrouillardise et d’insouciance, avec toujours une idée en tête et le sourire aux lèvres. Elle, grande, mince, sans formes mais élégante,
essaye de le calmer avec une autorité jamais maîtrisée. En somme, Michelle crie beaucoup, mais le plus souvent dans le vide.
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Mardi 10 novembre 2009
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18:06
Jusqu’à présent, je ne les avais jamais vraiment remarquées. Elles sont pourtant partout, dans les backpackers, les épiceries, sur les lampadaires…
For sale. Des annonces de breaks, vans, camping-cars ou 4X4… Il y en a pour tous les goûts, pour toutes les bourses.
Le 4X4 a bien sûr son intérêt dans un pays où les routes secondaires ne sont pas goudronnées. Pour autant, plutôt bien damées, la plupart de ces voies sont praticables par des véhicules
conventionnels, tandis que le réseau bitumé dessert toutes les grandes villes du pays et la majorité des parcs nationaux. Le camping-car, lui, est plutôt réservé aux plus fortunés, généralement
d’un certain âge. Plus cher, plus lourd et moins rapide qu’un van, il n’est pas vraiment adapté au style de vie téméraire du jeune Irlandais ou de la jeune Allemande. Au final, ce sont bien les
vans et les breaks qui dominent le marché backpacker de l’automobile. Le premier a l’avantage d’être plus logeable et d’offrir le gîte pour deux, voire trois personnes. Le second est, pour sa
part, plus sûr et plus confortable sur de longs trajets. Il est aussi moins cher à l’achat que le van.
Pour ce qui est de la fiabilité de la mécanique, il n’y a, malheureusement, aucune vérité préétablie en la matière, encore moins de garantie. En moyenne, un
véhicule vendu sur le marché backpacker affiche entre 150 000 et 400 000 kilomètres au compteur (lorsque celui-ci n’a pas été trafiqué), pour une vingtaine d’années d’ancienneté. Dans ces
conditions, sans être une fatalité, la panne doit être considérée comme une éventualité à garder dans un coin de la tête, soit pour la budgétiser avant de partir, ou tout simplement pour mieux la
vivre psychologiquement au moment où elle arrivera. Quant à la courbe des prix, elle est soumise d’une drôle de manière à la notion de vétusté. Un peu comme le bon vin, le véhicule du backpacker
prend de la valeur en vieillissant. Tout du moins, il n’en perd pas, quels que soient son historique (bien souvent inexistant) et le nombre de propriétaires qu’il a connus…
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Lundi 2 novembre 2009
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16:39
Au rythme de notre progression vers le nord et les Flinders Ranges, la végétation s’appauvrit
lentement, ne se limitant bientôt plus qu’à quelques arbres recroquevillés au milieu d’étendues infinies de petites touffes d’herbe jaune. Les distances entre les villes n’en finissent plus
d’augmenter, alors que la taille de ces regroupements urbains diminue inexorablement, au point de n’être plus que de minuscules hameaux de maisons bâties autour d’une pompe à essence. Tous les guides de voyage à notre disposition – aussi bien suisse que français – décrivent les Flinders Ranges comme «un cirque montagneux grandiose», une «suite
de points de vue irréels sur des vallées infinies». Comme un avant-goût du spectacle qui nous attend, de longues chaînes de montagnes sortent progressivement de terre, au fur et à mesure de notre
progression, et commencent à découper l’horizon d’un bleu immaculé. Quelques kilomètres après le panneau d’entrée du Parc, la direction du camping et du visitor center est annoncée sur notre gauche. Tout droit, la route, désormais non revêtue, continue à travers une forêt de
chênes noirs et de cyprès. Daniela aurait bien pris une douche au camping avant d’aller plus loin dans l’exploration des Flinders mais le reste de l’équipage, à une majorité écrasante de 66%, en a
décidé autrement. De l’autre côté du bois, après une légère côte négociée sans peine, une vue quasi aérienne me pousse à m’arrêter. Nous voilà au sommet d’un enchevêtrement de petites collines
amoureusement entrelacées. Dehors, un vent puissant fait trembler mon appareil photo que je tente vainement de stabiliser. Courbé par la force de son blouson gonflé d’air, Giovanni n’a pas l’air
plus à l’aise. Daniela, elle, préfère prendre ses clichés de derrière sa vitre. Oreilles dressées et regard fixe, les kangourous du coin sont visiblement surpris de nous voir ici. Franchement moins
placides, les émeus détalent à grandes enjambées, leurs plumes grises aplaties par le vent. Ils n’ont pas dû apprécier que Daniela les prenne pour des autruches.
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Mardi 27 octobre 2009
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18:08
«Mais quel est le con qui passe l’aspirateur à 09h00 du mat’ ?» Je ne savais même pas qu’il y en avait un dans cet appartement. Il faut bien avouer que le ménage
est ici une abstraction, un concept oublié, désuet, un souvenir lointain de nos vies d’autrefois. Comme si chacun d’entre nous, de passage dans les lieux pour quelques semaines, avait peur de
trop en faire, ou tout du moins d’en faire un peu plus que les autres. Au final, personne ne fait rien. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant de voir se balader, autour de la poubelle
toujours trop pleine, quelques cockroaches, cafards volants ou rampants. Pour limiter l’invasion, Nigel a
acheté un produit miracle qui, bien que dégageant une forte odeur, ne demande pas d’autre effort qu’une petite pulvérisation une fois par jour. Un cache-misère qui satisfait tout le monde depuis
deux mois que je suis ici. Alors, pourquoi cet aspirateur, aujourd’hui, un dimanche ? Le repenti de l’hygiène, quel qu’il soit, n’aurait-il pas pu attendre encore quelques heures avant de se
manifester ? Jusqu’ici, on avait l’impression que c’était à celui qui craquerait en premier. Qui a craqué ? Et pourquoi à 09h00 du matin ? En tout cas, il va m’entendre. Les yeux encore dans le
formol mais remonté comme une pendule, je tire le rideau qui sépare ma chambre du salon, la bouche entrouverte, prêt à exprimer ma manière de penser à ce malotru. Mon regard et mes intentions
belliqueuses s’arrêtent net sur un petit short rouge, très court, trop court, peinant à recouvrir un postérieur légèrement dodu. Dodu mais bronzé...
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Mardi 20 octobre 2009
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17:19
Dans notre chambre - vingt mètres carrés, décoration dépouillée -, dix des douze lits superposés sont déjà occupés. On se
contentera des deux du fond, en hauteur, les plus éloignés de l’unique ventilateur qui s’épuise à rafraîchir le local et à chasser la persistante odeur de fauve qui imprègne même les draps
supposés propres. Sur le lit en dessous du mien, un grand corps nu et moite, le bras gauche sur les yeux, un bout de drap dissimulant ses parties génitales, semble dormir. Il est midi. La
poubelle déborde de cannettes de bière et de parts de pizza desséchées. Déjà, la déprime m’assaille. Un an à dormir dans ce genre d’endroits... Impossible. J’étouffe. De l’air, vite. Je décide de
laisser mon Belge - apparemment accablé par le jetlag - reprendre des forces. Fatigué également, je n’ai pourtant pas le cœur à tenter ici une sieste.
Dehors, le soleil n’en finit plus de chauffer les esprits. En un coup d’œil, le spectacle de la rue confirme les
présomptions de Farid. Il fait 35°C de plus qu’à Paris et les trottoirs débordent de peaux jeunes et dorées. Je remonte William Street et laisse sur ma droite King Cross, quartier à la réputation
sulfureuse : quelques classiques peep show aux devantures criardes et leurs rabatteurs peu convaincants, des vendeurs de kebab dans des boutiques huileuses, deux ou trois
toxicos, une ou deux filles de joie… King Cross n’est ni Harlem, ni Pantin. Ici-bas, la notion de «quartier chaud» semble, à première vue, avoir une acception bien moins
dramatique que chez nous.
(…)
Au croisement Darlinghurst/Oxford Street, la lumière du soleil rejaillit sur les façades rouges, jaunes ou roses d’une
ribambelle de bâtisses cubiques et défraîchies. Je vois alors passer un bus de ville blanc et bleu, une planche de surf dépassant d’une vitre. Sa destination : Bondi Beach, un nom qui
sent bon le sable chaud. La circulation aidant, je le rattrape et grimpe dedans à l’arrêt d’après. J’interroge une vieille dame assise à côté de moi. Elle me le confirme, je suis dans le bon bus
pour un bain de soleil au bord du Pacifique. Le premier de l’année, un 2 février.
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Lundi 12 octobre 2009
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19:11
On ne quitte pas une vie sans prévenir ceux qui la partagent, sans leur expliquer son choix, sans tenter de se justifier – bien qu’une envie de changement, ça ne se discute pas. Mes
amis voyant dans mon départ la perspective d’être logés gratuitement s’il leur prenait l’envie de venir me rejoindre pour trois semaines de congés payés, je n’ai pas eu à
m’employer bien longtemps pour les faire adhérer à mon projet.
J’attends de la part de maman davantage de résistance.
- Maman, je viens de me trouver un billet pas cher pour l’Australie.
- L’Australie ?
- Ouais.
- Combien ?
- Mille euros, valable un an.
- Un an ? Mais pour quoi faire ?
- Travailler, visiter, passer du bon temps... Enterrer ma vie d’adolescent, quoi... Avant de revenir et puis de me mettre sérieusement au boulot.
- Et t’as besoin d’un an pour ça ?
- Je sais pas... Je crois bien... Faut que je parle anglais aussi. C’est important pour la suite, l’avenir, un boulot plus intéressant...
- À Londres aussi, on parle anglais... C’est quand même moins loin que l’Australie, non ?
- Justement. Je veux un changement radical, me mettre en danger. Je ne veux pas avoir la tentation de rentrer au moindre coup de blues. Tu vois ce que je veux dire ?
- C’est sûr qu’à ce prix-là, ça ferait cher le coup de blues... Et comment comptes-tu vivre là-bas ?
- J’ai un peu d’argent de côté. En plus, avec mon visa, j’ai le droit de travailler.
- Mais qu’est-ce que tu veux trouver comme travail si tu ne parles pas anglais ?
- Je sais pas, je verrai. Y a toujours des petits boulots pour ceux qui veulent. Et puis tu n’as pas besoin de parler anglais pour faire la plonge.
- Ah ! Parce que tu pars en Australie pour faire la plonge, toi...
- Mais non ! Ce sera juste au début...
Ma mère continue avec ses questions, de plus en plus pointues, de plus en plus embarrassantes, car révélant la fragilité de mon projet. Dissimulant son inquiétude derrière un ton sévère
et circonspect, elle me fait douter.
- Et comment tu vas faire pour te loger ? Tu as trouvé un appartement ? Tu connais quelqu’un là-bas ?
- Non.
- Ton père a une cliente qui a de la famille à Melbourne, je crois...
- Je m’en fiche ! J’ai vraiment envie de me débrouiller tout seul.
C’est important, tu sais...
- D’accord, mais c’est quand même bien d’avoir un contact sur place au cas où, non ?
- Certainement...
- Et Sophie ? Qu’est-ce qu’elle en pense de tout ça ?
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